Clemenceau

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Comprendre Clemenceau

Georges Clemenceau et les droits des femmes

Vers 1912, Clemenceau en compagnie d'Ida Clemenceau (?), première épouse de son fils Michel Clemenceau © Paris, coll. musée Clemenceau

Si Clemenceau n'échappe pas aux stéréotypes machistes de son époque, évoluant dans une société largement patriarcale, il se montre aussi en avance sur son temps en oeuvrant paradoxalement pour la reconnaissance de certains droits aux femmes.

Né en 1841, Georges Clemenceau est élevé en garçon dans une famille patriarcale. Phallocrate, il l’est assurément et a une représentation essentialiste des différences des sexes. « Selon la physiologie », l’un est fort, l’autre est faible. Son machisme est théorisé « scientifiquement » dans un essai de jeunesse, écrit, en 1869, afin de réfuter l’ouvrage révolutionnaire de John Stuart Mill, L’assujettissement des femmes paru la même année.

Après avoir constaté, que « la femme est un homme malade », il conclut : pas de service militaire, ni de corvées trop rudes, pas d’avantages intellectuels et moraux pour la femme qui n’attire l’homme que par ses parures et ses bijoux, pas de suffrage pour la femme parce qu’un par famille suffit. Convaincu de la domination masculine, il manifeste violemment son sexisme, dans sa vie intime, lorsqu’il dissout de façon ignoble son mariage en 1894, accusant d’adultère son épouse américaine Mary Plummer et la faisant expulser de France.

Aux affaires, il ne cesse de réaffirmer son opposition au droit de vote des femmes. Ainsi, dans un article de la Justice du 23 janvier 1894 intitulé « Le droit des femmes », il s’y oppose catégoriquement : « C’est que chez nous, dans un pays où l’ingérence cléricale dans les familles, au moyen de la confession et de tous ses corollaires, est déjà un des plus puissants agents de réaction, l’accession des femmes au droit politique serait tout simplement un prodigieux saut dans l’abîme. »  

Le Tigre évolue peu sur la question, même si, le 13 mai 1913, dans un article de l’Homme libre, il souhaite un changement des mentalités pour remédier à « l’inéducation politique de la femme ». Tout en admirant Louise Michel, Clémence Royer et Séverine, Clemenceau est peu intéressé par le combat des « chevalières en jupon » et notamment de la patronne de presse, Marguerite Durand, fondatrice du journal La Fronde, dont un temps, au théâtre, il a partagé la loge.

Pourtant, avec cette image stéréotypée et réactionnaire, Clemenceau, à partir de 1894, une fois divorcé, tout en continuant à mener sa vie d’homme libre et à entretenir des liaisons avec des femmes mariées, admet et œuvre paradoxalement pour la reconnaissance de certains droits aux femmes. Georges Clemenceau est loin de devenir féministe mais s’élève avec vigueur contre la morale judéo-chrétienne castratrice et culpabilisante. Refusant le puritanisme et se battant contre les humiliations et l’injustice, il combat l’ordre moral bourgeois et revendique des droits économiques et sociaux pour les femmes.

Les mères sont celles qu’il souhaite protéger en tout premier lieu. Georges Clemenceau privilégie le lien mère-enfant et réclame pour la femme qui abandonne son enfant, la liberté de le faire sans être moralement condamnée ; il souhaite lui accorder le droit à « un secours pour abandon », sorte de salaire maternel avant l’heure : « Il faut que toute femme, qui veut abandonner son enfant, puisse le faire, sans courir le risque d’être obligé d’avouer ce qu’elle peut vouloir cacher. […] Pour cela, il faut interroger la mère, si elle est prête à l’interrogatoire, s’efforcer de lui faire accepter le secours pour prévenir l’abandon. Si, au lieu de lui prendre l’enfant, pour le mettre en nourrice chez une mercenaire, on le confiait à elle-même, comme nourrice rémunérée ? N’est-elle pas la meilleure nourrice de son propre enfant ? Sinon, elle ne le reverra plus, car il n’y a pas de demi abandon, et l’on ne peut pas venir visiter l’enfant qu’on a abandonné[1]. »

Avec une telle proposition, Clemenceau oublie le père dans la relation. Sa conception de la famille demeure traditionnelle et il faut dire qu’il ne fut pas un des pères les plus attentifs de sa génération.

Cependant, malgré ses stéréotypes de genre, Clemenceau revendique autant pour lui que pour ses aimées une certaine liberté sexuelle, scandaleuse pour l’époque. Ainsi, une fois arrivé à l’âge mûr, Clemenceau, amateur de brèves rencontres, éreinte le mariage qui emprisonne, se débarrassant des préjugés moraux ou religieux. Il défend une très grande liberté de conduite pour la femme et lui accorde, dans son œuvre journalistique et littéraire, une réelle liberté de parole.

Clemenceau outrage certaines mœurs en ne condamnant pas les conduites déviantes de la femme et en lui donnant fictivement l’occasion de les exprimer. Puisque l’amour dans le mariage n’existe ou ne dure pas, l’adultère est indispensable et pardonnable des deux côtés. De plus, le mariage étant souvent pour la femme un lieu d’aliénation, ses écarts de conduite sont hautement excusables.

De fait, Clemenceau revendique le droit des femmes à disposer de leur corps. L’adultère, pour ces femmes économiquement dépendantes, est un moyen de manifester leur liberté alors que jeunes filles, elles sont violées et réduites en esclavage par le mariage. Clemenceau dénonce le viol conjugal et les sévices sexuels[2]. Toute femme, bourgeoise, ouvrière ou « racoleuse » doit avoir « la propriété de son corps » et pouvoir, grâce à la loi, le défendre. Au nom de la justice, Clemenceau s’oppose au délit de racolage parce que « s’il y a l’offre, c’est qu’il y a demande. […] Seulement, lois, règlements, police, tout protège l’homme. Lois, règlements, police, tout écrase la femme[3]. »

C’est pourquoi la misogynie de Clemenceau est une légende qui ne réjouit que ceux et celles qui, tout en se délectant de la rumeur de ses « centaines de conquêtes féminines », sont, encore de nos jours, bien incapables de les nommer.

Sylvie Brodziak



[1] Clemenceau, La Mêlée sociale, édition établie et présentée par Sylvie Brodziak, avec une préface de Jean-Noël Jeanneney, Paris, Honoré Champion, 2014, p. 113.

[2] Clemenceau, Aux embuscades de la vie, « Le Tiers consolidé », Paris, Fasquelle,1903.

[3] Clemenceau, La Mêlée sociale, édition établie et présentée par Sylvie Brodziak, avec une préface de Jean-Noël Jeanneney, Paris, Honoré Champion, 2014, p. 126.

 

Caricature de Clemenceau, anonyme © Paris, coll. Musée Clemenceau

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